Béatrice Grenier, directrice des projets stratégiques et internationaux à la fondation Cartier pour l’art contemporain
Béatrice Grenier, directrice des projets stratégiques et internationaux à la fondation Cartier pour l’art contemporain
Par Katia Kulawick-Assante
Parlez-nous de votre mission à la fondation Cartier pour l’art contemporain ?
J’encadre la programmation internationale car la Fondation Cartier a des partenariats à Shanghai, Milan, New-York et Miami, pour des expositions ou conférences, en collaboration avec des grandes institutions : On coproduit des films, des projets d’art public, des collaborations avec des biennales où l’on commissionne de nouvelles créations et ce, un peu partout dans le monde… La programmation internationale est très dynamique. La partie stratégique, elle, est plutôt parisienne : c’est le développement en lien avec ce nouveau lieu, et tout le travail sur l’articulation de la programmation en lien avec son architecture. En réalité, c’est tout le projet culturel qui devait être repensé autour de ce nouvel emplacement, son attitude vis-à-vis de la ville, du milieu urbain et de la population. Il a fallu redéfinir l’ambition de cette programmation dans le cadre scientifique. J’ai travaillé sur la collection pour définir les axes majeurs – y compris les conférences, rencontres et débats -, les engagements qu’on souhaitait poursuivre et amplifier dans les prochaines années, à travers les futures expositions. C’est dense et passionnant !
Ce nouveau lieu d’exposition de la fondation Cartier pour l’art contemporain, place du Palais-Royal est totalement redéfini par son architecture intérieure…
Oui tout à fait. C’est très différent d’avoir des plateformes qui permettent d’énormes volumes, où les associations entre les œuvres peuvent être multiples et à 360. C’est complètement nouveau à cette échelle et avec autant d’ambition. Et encore plus dans un bâtiment patrimonial ! La façon dont l’institution culturelle s’adresse au public et aux audiences change aussi totalement : on est passé d’un écrin en verre dans un jardin sur la rive gauche à un bâtiment haussmannien, entre le Louvre et le Conseil d’Etat, qui donne sur une place publique. Etre dans le bâtiment ou dans l’exposition signifie aussi être dans la ville et entrer en dialogue avec elle. La programmation a nécessairement une résonance grâce à l’architecture et à l’emplacement géographique. Avec cette nouvelle adresse, l’idée du musée-forteresse qui exclut ce qu’il y a autour et qui met en scène des mondes isolés disparait : ici, on est dans une connectivité totale avec le dynamisme de la ville. Le contexte historique est un changement de posture, de langage institutionnel, de conscience culturelle et de responsabilité pour la fondation Cartier. En particulier en cette période -et pour les cinq prochaines années-, Beaubourg n’est plus dans ses murs.
Comment fonctionnent les plateformes mobiles imaginées par Jean Nouvel ?
Comme autant d’ascenseurs, avec un sol et un plafond : on peut régler leur hauteur sur 11mètres, ce qui fait beaucoup de possibilités pour les espaces d’exposition. On peut mettre toutes les plateformes au même niveau ou créer d’énormes volumes, on peut les mettre toutes à différents niveaux, on entre deux niveaux fixes, ce qui fait qu’on peut ajouter une scénographie ou créer des installations monumentales en regardant un œuvre par le haut… Ce nouveau bâtiment questionne comment on regarde les choses.
Chaque exposition est aussi un nouveau point de départ : sa construction intègre une réflexion architecturale. C’est un changement de paradigme qui amène une énorme possibilité de créativité.
Pourquoi la fondation Cartier pour l’art contemporain a-t-elle déménagé du boulevard Raspail au Palais-Royal ?
C’est un projet de très longue date. Au début des années 2000, la fondation a commencé à développer la programmation à l’international, avec cette idée de sortir de ses propres murs. Avec l’ouverture de la Tate Modern à Londres en 2000, il y a eu la conscience que les pratiques de musée évoluaient énormément et rapidement : Le musée n’était plus seulement un lieu d’exposition, mais aussi un lieu de vie, qui devait accommoder tous les publics, offrir une programmation avec des typologies variées. Il y avait ce sentiment d’être à l’étroit boulevard Raspail, un lieu, certes magnifique en termes d’espace d’exposition, mais avec une entrée très étroite, très peu adaptée aux PMR (personnes à mobilités réduites), pas d’auditorium, ni de café, etc. Toutes ces conditions ont poussé assez tôt le leadership de Cartier à trouver un nouvel espace pour la fondation, avec un premier projet envisagé dès 2008 sur l’ile Seguin, puis à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, boulevard Raspail, qui n’a pas fonctionné non plus. Pendant 10 ans, avant même d’avoir identifié l’adresse au Palais-Royal, ces réflexions étaient en cours. Ensuite il y a eu encore un laps de temps de 10 ans jusqu’à aujourd’hui, après l’identification de ce site, la phase de design et les travaux – qui ont duré 5 ans.
Jean Nouvel, qui avait déjà dessiné le bâtiment de verre boulevard Raspail était une évidence pour imaginer cette nouvelle adresse place du Palais-Royal ?
C’était une évidence car il est l’architecte historique de la fondation Cartier et de Cartier car il a aussi conçu la manufacture à Saint-Imier et le siège de Richemont à Bellevue, en Suisse. Et puis c’est un grand architecte du musée : Jean Nouvel l’a constamment repensé, de l’Institut du Monde Arabe au musée du quai Branly, en passant par le Louvre Abu-Dhabi… et là il revient face au Louvre. Je pense que ce choix était une évidence, pour le succès que le boulevard Raspail a eu -c’est un chef d’œuvre de l’architecture- mais aussi toutes ses réflexions sur la ville de Paris : Il a conçu un projet magnifique pour le Grand Paris en 2008, il est un des seuls à avoir bâti deux fois des tours – Hekla à La Défense et les tours Duo dans le 13e arrondissement. C’est un architecte dont la pratique est complètement ancrée dans la modernisation de la ville de Paris. Toute sa réflexion sur l’évolution d’une ville historique se rejoint ici, place du Palais-Royal.
La surprise vient aussi de l’ouverture des espaces en lien avec l’extérieur, que ce soit rue de Rivoli, place du Palais-Royal ou rue Saint-Honoré…
Au rez-de-chaussée on a le sentiment qu’il y a une symétrie avec la ville, elle est un peu le miroir de la place du Palais-Royal… Il y a une sensation de continuité avec le trottoir, et on a en effet cette impression de ne pas avoir quitté totalement la ville.
Rien n’a été touché sur la façade extérieure ?
Il n’y a que l’auvent en verre qui a été ajouté et qui crée une belle symétrie avec les arcades rue de Rivoli, un geste modernisateur très « nouvellien » où le verre reflète le ciel et la lumière, et crée la compréhension de la présence de la fondation.
La première exposition de la fondation Cartier place du Palais-Royal s’appelle « Exposition générale ». Pourquoi ?
On a emprunté ce nom à l’histoire du bâtiment, qui a été un grand magasin pendant un siècle et qui organisait des ‘expositions générales’. C’est une sorte d’hommage au rôle qu’ont joué les grands magasins dans l’idée de mettre ensemble différentes typologies d’artefacts, mais aussi comme lieu social, en communication directe avec la rue. On perpétue cet esprit – qui finalement est aussi celui de la programmation de la fondation Cartier-, très joueur, ouvert, qui touche à différents médiums sans jamais les classer. L’idée était de faire une cartographie contemporaine de l’art sans cloisonner aucune discipline, sans créer de thématiques. C’est une continuité historique de ce qu’ont pu amener les grands magasins à la modernisation du musée. C’est la raison pour laquelle on a voulu emprunter ce titre et retrouver cette manière de montrer les objets, dans son éclectisme, sa grande ouverture.
C’est le point commun entre les grands magasins et les musées…
Exactement. Cette grande convergence – évidente, importante- a eu lieu à la fin du 19ème siècle mais les historiens de l’art n’aiment jamais en parler, parce ça déconcerte un peu trop.
Fondation Cartier pour l’art contemporain
2, place du Palais-Royal, Paris 1er