Rencontre avec Véronique Crefcoeur, directrice des Hôtels Baverez

Restaurant, bar, lounge, repos, détente
Publié le 15 janvier 2026
5 minutes
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Véronique Crefcoeur, managing director of the Baverez hotels

Hôtel Regina Louvre . Hôtel Raphael . Majestic Hôtel - Spa
Managing Director

Par Katia Kulawick-Assante

Rencontre avec Véronique Crefcoeur, directrice générale des hôtels Baverez

 

Racontez-nous l’histoire de votre famille dans l’hôtellerie parisienne ?

Véronique Crefcoeur : Mon arrière-grand-père, Constant Baverez, originaire du Doubs, arrive à Paris à la fin du 19ème siècle. Avec son associé, Léonard Tauber, ils achètent un immeuble qu’ils transforment en 1900, ce sera l’hôtel Regina, inauguré pour l’exposition universelle – à l’époque, il était beaucoup plus grand qu’aujourd’hui. En 1904, lorsqu’Isabel II d’Espagne disparait, le duo rachète le palais de Castille, au 19 avenue Kléber, dans le 16e arrondissement. Il sera rasé et ils construiront en 1907 la bâtisse qui deviendra l’hôtel Majestic (transformé en Peninsula Paris depuis 2014). Dans les années 1920, ils rachètent l’immeuble voisin, au 17 avenue Kléber et font construire l’hôtel Raphaël qui ouvre ses portes en 1926. En 1937, la crise arrive, les murs de l’hôtel Majestic sont vendus mais la raison sociale et les dépendances de l’hôtel (dont celle qui se situe aujourd’hui au 30 rue La Pérouse pour l’hôtel Majestic) sont gardées. Constant a eu un fils Paul, qui a eu une fille Françoise, qui a eu une fille véronique – moi-même – qui a eu trois filles et ainsi on arrive à… 2026.

 

Vos filles ont envie de reprendre la main un jour ?

Véronique Crefcoeur : L’avenir nous le dira. Pour l’instant, elles sont trop jeunes, même si elles sont déjà un peu dans la maison. La première, Héloïse, est spécialisée en communication et marketing, c’est elle qui gère les réseaux sociaux. Constance et Eléonore suivent une école de management à Glion, en Suisse. Dans la balance, il n’y a pas que la question de leur volonté. C’est une société de 300 personnes, cela veut dire autant de familles en responsabilité. Il n’y a pas de marge d’erreur. Il faut avoir des capacités de gestionnaire, de manager, d’entrepreneur.

 

Avez-vous hésité à suivre une autre voie ?

Véronique Crefcoeur : J’ai fait des études à rallonge, droit des affaires, finance, et proficiency en anglais, à Londres. Puis, mes parents m’ont dit de travailler. J’ai fait des missions pour des cabinets d’avocats. Puis, à l’époque des normes Iso 2000, ma mère m’a demandé, au vu de mon bagage de juriste, de faire les procédures internes des trois hôtels : Regina, Raphaël et Majestic. Cette mission a duré plusieurs mois avant de me confier la communication des hôtels. Je me suis mariée, j’ai eu mes enfants, et j’ai repris l’entreprise en 2010.

 

Cent ans après sa création par votre arrière grand-père, le groupe Baverez, que vous dirigez, est l’un des derniers groupes hôteliers parisiens, indépendants et français. Est-ce une fierté pour vous ?

Véronique Crefcoeur : Je ne le vis pas comme ça. Je gère cette société comme si elle n’était pas à moi, car ma mission est de l’amener plus loin. Dès que j’y entre, évidemment, je suis chez moi, car c’est ici que j’ai appris à marcher ! J’ai grandi dans ces hôtels. Mais je ne suis pas sûre que le fait que ce soit une entreprise familiale change mon mode de gestion, ni de management. Cette entreprise est une entité en soi, elle a sa vie propre. On me l’a passée, et je devrai la transmettre dans le meilleur état possible – en plus de ce qu’on m’a donné.

 

Quels sont les challenges pour la réouverture du Raphaël dans quelques mois ?

Véronique Crefcoeur : Les points forts du Raphaël sont aussi ses points faibles : l’histoire et le respect du patrimoine. Ce qui veut dire qu’il y a très peu de marge de manœuvre sur la décoration, par exemple. Je ne vends pas un décorateur d’intérieur star. J’ai travaillé avec un décorateur qui m’a fait des propositions superbes, mais j’avais l’impression d’être au Shangri-La ou au Peninsula. Lorsque nous avons rouvert Regina, nous l’avons rendu isophonique aux normes d’hôtels d’aéroports. Raphael va devenir hyper écologique. L’hôtel garde son esprit cocon XVIIIe siècle, en version encore plus luxe mais avec une innovation de taille : l’hôtel va être le premier à récupérer toutes les eaux grises (celles des lavabos, bains, douches) qui vont être réinjectées en eau non potable dans les chasses d’eau des toilettes. Et nous serons le premier hôtel en France ! L’opération coûte cher et à vrai dire, c’était même interdit par la loi jusqu’à l’été dernier. Je sais que j’ai été la première à demander une dérogation au ministère, dérogation acceptée, mais entre-temps un texte de loi est passé. Il faut savoir qu’à la maison, une douche représente entre 20 et 23 litres d’eau consommée. Dans un hôtel, on consomme entre 55 et 68 litres d’eau pour une douche.

 

C’est trois fois plus ! Pourquoi ?

Véronique Crefcoeur : On ne connait pas forcément le mode d’emploi, on s’accorde plus de temps parce qu’on est bien -ou qu’on a plus de temps-, on savoure ce moment alors qu’à la maison, c’est souvent expédié en 3 minutes… Ce n’est pas que les gens n’en ont rien à faire, ils font avec ce qu’ils ont et, résultat, dans un hôtel vous consommez plus d’eau que quand vous êtes chez vous. C’est comme ça. Et il faut rappeler qu’une chasse d’eau, c’est 10 litres d’eau -dans le meilleur des cas – 10 litres d’eau potable ! Donc la réduction de la consommation d’eau va être drastique au Raphaël.

 

Pour que tout change, il faut que rien ne change… C’est la philosophie du renouveau du Raphaël ?

Véronique Crefcoeur : La première chose qu’on nous a demandé ? ‘Ne touchez pas à la décoration du Raphaël’. Nous passerons de 83 à 85 chambres, le rooftop sera toujours ouvert aux beaux jours avec l’une des plus belles vues sur Paris, le rez-de-chaussée ne changera pas non plus – pour l’instant le concept du restaurant n’est pas encore fixé -. Le tarif des chambres, lui, va augmenter, en passant de 600 à 1000 € pour le premier prix, qui ira de pair avec un véritable upgrade en termes de service et de qualité, ce qui fait nous permettra d’attirer une nouvelle clientèle. Mais l’âme de Raphaël sera toujours là.

 

Vous avez travaillé avec des artisans d’art et de nombreux savoir-faire made in France pour sa rénovation…

Véronique Crefcoeur : On a fait restaurer les dressings, les sièges, le mobilier, les toiles tendues, etc. donc absolument tout dans l’hôtel va être rénové. Les artistes ont fait un travail de restauration remarquable. Durant les travaux, nous avons trouvé des pépites dans les réserves, des papiers peints cachés dans les dressings. Je n’ai pas voulu qu’on casse les anciens décors de salle de bain, on va les enfermer et dans 100 ans quand quelqu’un refera des travaux, ils seront toujours là comme un témoignage de l’histoire. Nous avons demandé à l’artiste peintre Servane Le Cornec de repartir de l’esprit de nos toiles marouflées pour peindre 10 « grotesques ». Elle les a numérisées et imprimées sur les faïences des salles de bains, cuites au four traditionnel. Toutes les chambres auront des tableaux originaux créés pour l’hôtel. Nous avons repeint 189 portes et 2,5km de soubassement… Le style de Raphaël est très romantique, avec son mobilier Louis XV, il évoque un classicisme du XVIIIe siècle et un peu du XIXe siècle. J’ai fait recouvrir nos fauteuils avec notamment des tissus de Cordelia de Castellane x Thevenon. Il ne s’agissait pas de dénaturer l’hôtel, mais de l’adapter à l’ère du temps. Un jour, un de nos actionnaires m’a dit « quand est-ce que vous faites du moderne ? ». Mais jamais monsieur ! Nous sommes une hôtellerie de niche et chaque hôtel doit garder sa personnalité.

 

Il n’y aura pas de ventes en enchères du mobilier du Regina…

Véronique Crefcoeur : Au grand dam de tous les commissaires-priseurs qui m’ont courtisée d’une façon extraordinaire.

 

Quelle est votre plus grande fierté ?

Véronique Crefcoeur : En attendant la réouverture du Raphaël, je dirais Regina. Nous sommes passés de 4 au 5 étoiles, il a été rénové, il est à la mode, il est beau, il est clinquant, on parle enfin de ses vues sublimes sur le Louvre et les Tuileries. On en a fait une très belle adresse en 10 ans !

 

Raphaël comme Regina Louvre ont une immense filmographie. Ils sont souvent l’incarnation du Paris rêvé pour les voyageurs au cinéma ou sur le petit écran…

Véronique Crefcoeur : Oui, dernièrement, les scènes d’ouverture film de Noël de Netflix « Champagne problems » ont été tournées ici. Nous avons accueilli « Emily in Paris » et « Jason Bourne » au Regina, les films de Luc Besson comme « Nikita » au Regina et « Anna » au Raphaël, etc. La puissance des plateformes et du cinéma est colossale. En ce moment-même, des gens, dehors, prennent des photos de la façade de l’hôtel !

 

Quelle leçon retenez-vous depuis vos débuts dans l’hôtellerie ?

Véronique Crefcoeur : Que les gens n’ont pas besoin d’un numéro de chambre, ils veulent vivre une expérience, de la personnalisation. Je crois qu’on en a assez de l’aseptisation. Qu’il faut se tourner de plus en plus vers le relationnel avec les clients. Il y a 25 ans les gens n’avaient pas le même rapport au voyage, on voyageait moins facilement, on avait un peu peur de découvrir des adresses locales, on préférait des chaines hôtelières. Aujourd’hui ce rapport au voyage a radicalement changé donc nous avons, avec l’hôtellerie indépendante, le vent en poupe !

 

Quels sont vos meilleurs souvenirs à l’hôtel ?

Véronique Crefcoeur : Un de mes meilleurs souvenirs au Raphaël fût la soirée avant fermeture pour travaux il y a quelques mois, avec tous les collaborateurs. Chantée à l’unisson, la dernière chanson filmée par les invités… Mais j’en ai tellement. Petite, je venais faire mes polycopies – l’ancêtre de la photocopieuse, qui sentait l’alcool – au Regina, dans le bureau de maman, car j’étais juste en face, aux arts déco, tous les mercredis après-midi. Le bureau de maman était alors dans ce qui est désormais la salle du restaurant Chez Suzy.

 

L’hôtel Raphaël rouvrira ses portes à l’été 2026

 

www.raphael-hotel.com